Le Rite de Misraïm

|Le Rite de Misraïm

Dès 1747, à Naples s’opère une intense activité de recherches sur la Franc-maçonnerie de tradition égyptienne menée par d’illustres personnages parmi lesquels on retiendra Raimondo di Sangro, Prince de San Severo descendant de Charlemagne, alors âgé de 37 ans, colonel en 1744 mais aussi inventeur, écrivain et académicien italien, occultiste versé dans l’alchimie.

En 1782, depuis la Loge égyptienne de l’Île grecque ionienne de Zante, se propage à Venise et dans les régions limitrophes un système initiatique maçonnique ayant des caractéristiques rituelles égyptiennes évidentes. Au cours de cette même année, Marc Bedarride, affirme que son père Gad eut la visite d’un étrange Initié égyptien, comme nous le verrons plus loin et qui laisse encore perplexes beaucoup d’entre nous.

Mais on peut dire que ce Rite tire ses origines d’un personnage qui a beaucoup fait couler d’encre : Cagliostro (2 juin 1743 – 26 août 1795), dont Gérard de Nerval et Alexandre Dumas, notamment, en ont fait le prototype légendaire de l’escroc brillant et bouffon, sorcier et prestidigitateur. Sur chacune des facettes de sa personnalité apparente (voyant, magnétiseur, médecin, guérisseur, franc-maçon et prophète de la Révolution), les légendes ont couru. Cagliostro demeure à ce jour une énigme.

Cagliostro, Joseph Balsamo né à Tunis en 1749, appartenait à la famille Balsamo, petite noblesse pauvre sicilienne. Il a hérité son titre de Comte de Cagliostro, son oncle qui l’avait par testament chargé de relever le nom, le titre et les armes, comme il était d’usage de le faire en ce temps-là. Il a donc légitimement changé d’identité en devenant le Comte de Cagliostro.

Cagliostro était très proche du Grand Maître de l’Ordre des Chevaliers de Malte Manuel Pinto de Fonseca avec lequel il aurait effectué des expériences alchimiques. Il fonde en 1784 le « Rite de la Haute-Maçonnerie Égyptienne » dans sa Loge Mère « La Sagesse Triomphante » de Lyon, qui s’articulait en trois degrés (Apprenti, Compagnon et Maître Égyptien) réservés uniquement à des Maîtres initiés dans d’autres Rites. On sait encore mal, aujourd’hui, où Cagliostro fut réellement initié Franc-maçon, à Malte selon certains et dans une Loge à Londres en 1777 pour d’autres, et comment il bâtit son Rite : selon Gastone Ventura, il reçoit entre 1767 et 1775 du Chevalier Luigi d’Aquino, frère du Grand Maître National de la maçonnerie napolitaine, les Arcana Arcanorum, très hauts degrés hermétiques, venus en droite ligne des secrets d’immortalité de l’Ancienne Égypte qui vont constituer les 87, 88, 89 et 90e degrés du Rite de Misraïm, et constituant ce que l’on a dénommé « échelle de Naples » ou « scala di Napoli ».

Selon Robert Ambelain, il a été initié à des traditions de l’Antique Égypte qui existaient encore à cette époque dans des milieux coptes du Caire où Robert Ambelain a retrouvé la trace de son initiation. Ces milieux coptes existaient encore avant la guerre de 1914 sous le nom des « Roses+Croix d’Orient ». Ambelain possédait un rituel oraculaire qui remontait à l’Antique Égypte, que Cagliostro possédait également et qu’il utilisait. Il n’était pas seulement un Franc-maçon, mais aussi un occultiste. Il faut noter que Cagliostro a très peu écrit, il préférait agir. Il reste tout de même de lui ces phrases bien connues « Je ne suis d’aucune époque ni d’aucun lieu ; en dehors du temps et de l’espace, mon être spirituel vit son éternelle existence ».

Cagliostro fut dénommé aussi « le grand Cophte » ou « le Hiérophante », ce qui, dans la maçonnerie égyptienne, traduit son but : la constitution du « Corps glorieux » ou « Corps de gloire ».

Il a transmis la Lumière, et organisé le Rite de Misraïm qui ne s’appelait pas Misraïm à l’époque, dans un milieu de sociniens qui se trouvait à Venise et à qui il délivra une patente (les sociniens étaient des protestants antitrinitaires : Le socinianisme est un courant chrétien remontant à Faust Socin ou Fausto Sozzini, ou Socini, en italien, qui refuse la doctrine chrétienne de La Trinité, et se présente comme libéral). Cagliostro qui résidait à Trente, est venu à Venise transmettre l’initiation maçonnique, et plus précisément : les trois premiers grades de la Maçonnerie anglaise et les hauts grades de la Maçonnerie allemande, très imprégnés de la tradition templière. Toutefois, les Membres de ce groupe ne voulant pas pratiquer la rituélie magico-cabalistique de Cagliostro, choisirent de travailler aux premiers Degrés du Rite Templier.

Cagliostro est arrêté le 27 décembre 1789 sur ordre du pape Pie VI en pleine inquisition. Après un procès douteux, il fut condamné à être emprisonné à perpétuité. Ses décors et ses livres furent brûlés en place publique à Rome.

Enfermé dans la prison pontificale, au fort de San Léo prés d’Urbino dans les Marches (Rimini), il sera emmuré vivant dans la cellule « il pozzetto » jugée encore plus sûre et qui était une sorte de puits où il pouvait être surveillé et il y mourut le 26 août 1795 un peu plus de deux ans avant l’arrivée de l’armée française qui détruisit le Fort San Léo. Les raisons de ce traitement n’étaient pas que politiques. Il donnait, en effet, accès par son Rite, à des arcanes réservés jusque-là à une élite restreinte.

Il est souvent dit que le nom de Misraïm est le pluriel d’égyptien. Il peut être aussi celui d’Égypte, dans le sens des deux pays (haute Égypte et basse Égypte), des deux royaumes, symbolisé sur la coiffure de pharaon, « Le Pschent », appelé aussi « Double Couronne ».

On peut dire que le Rite de Misraïm apparaît donc vraiment à Venise en 1788 à l’époque de la République de Venise et se développe dans les Loges Franco-italiennes du Royaume de Naples de Joachim Murat. Ce royaume a subi douloureusement à la fin du siècle, l’occupation par l’Autriche qui était devenue la principale puissance en Italie du nord, et avait interdit la pratique du Rite. Il essaime également à Milan et Gênes.

En Italie, les Loges d’Esprit Ésotérique existaient essentiellement à Venise et à Naples. Elles s’affilièrent à tous les grands systèmes occultistes et templiers de l’époque : la Stricte Observance Templière, le Rite Écossais Rectifié de Lyon, le Rite de la Loge Mère Écossaise de Marseille, le Rite Écossais Philosophique d’Avignon.

À la veille de la Révolution française, ces quelques Loges étaient donc dépositaires de toute une série de systèmes de Degrés.

On comprend ainsi que le Rite de Misraïm est constitué de la synthèse de ces systèmes qui existaient dans ces Loges vénitiennes et napolitaines.

Au cours de l’année 1782, en France ce sont les trois frères Bédarride qui vont introduire ce Rite.

Gad Bédarride, leur père, maçon initié en 1771 à Avignon et grand voyageur aurait reçu en 1782 à Cavaillon, la visite d’un mystérieux Initiateur égyptien dont on ne connaît que le nom mystique : « Le Sage ANANIAH ». C’est lui qui aurait donc initié Gad aux Secrets Égyptiens. Mais qui pouvait bien être ce mystérieux initiateur ?

On pourrait voir en lui « un rabbin originaire du Proche-Orient », se réclamant peut-être de ce Sabbatai Tsevi (ou Zevi), dont, au XVIIe siècle, les prédications messianiques causèrent un grand trouble dans les communautés juives de l’Empire ottoman. On peut aussi, comme Gérard Galtier, le rapprocher « du célèbre kabbaliste Hayyim Joseph David Azulai originaire de Jérusalem et adepte de l’école mystique d’Isaac Luria qui, bien que très versé dans l’ésotérisme, n’était pas sabbataïste. Il voyagea beaucoup en Europe et on sait qu’il passa dans le Comtat Venaissin en 1777. Il pourrait tout aussi bien s’agir de ce fameux Kolmer qui avait vécu de nombreuses années à Alexandrie dont parle l’abbé jésuite et polémiste Augustin Barruel qui fit sa connaissance en 1770. Notons que l’abbé fut un des premiers et des plus célèbres auteurs antimaçonniques et fondateur d’une école historique qualifiée de « conspirationniste » ou de « théorie du complot » vis-à-vis de la révolution française. Il pourrait aussi s’agir, pourquoi pas, tout simplement… de Cagliostro lui-même.

Cet envoyé ouvrit Gad Bédarride à la Maçonnerie Égyptienne et lui conféra toute une série de « hauts grades ».

On peut noter que Marc Bédarride publia à Paris un ouvrage en 1848, donc une soixantaine d’années après la visite de ce mystérieux personnage à son père, « l’Ordre Maçonnique de Misraïm » dans lequel il affirme que la Maçonnerie est aussi vieille que le monde, ce qui paraît moins absurde si l’on se réfère aux bases réelles de l’engagement dans la Franc-maçonnerie. Il fera remonter la généalogie jusqu’à Adam lui-même : pour cela, il s’en réfère à l’Ancien Testament et selon lui, c’est Adam lui-même qui aurait créé avec ses enfants la Première Loge de l’humanité. Seth succéda à son père, Noé la fit échapper au déluge et Cham l’établit en Égypte, sous le nom de Mitzraïm. Nous resterons prudents vis-à-vis des hypothèses de Marc Bedarride, mais il faut certainement les aborder sur le plan strictement symbolique, ce qui peut nous mener à d’autres réflexions.

Marc et Michel, l’autre fils de Gad, auraient été initiés dans le Rite de Misraïm en 1803. L’un des deux recevra les pouvoirs magistraux en 1810, soit à Naples, du Frère De Lassalle ou soit à Milan du Frère Cerbes, puis les deux frères l’introduisent en France, à Paris en 1814 et 1815, à l’époque où les Ordres maçonniques étaient interdits en Italie.

Les Bedarride étaient de religion juive, or à l’époque, avant la Révolution, et avant qu’elle ne soit rattachée à la France, Cavaillon était l’une des quatre villes du Comtat Venaissin ou les Juifs avaient droit de résidence. Les études de Kabbale étaient donc à l’honneur dans les communautés juives du Comtat et les Rites Maçonniques Hermétistes y étaient florissants, notamment le Rite des Elus Cohen de Martinès de Pasqually, auquel semble aussi avoir été initié Gad Bedarride, le Rite des Illuminés de Pernetty et le Rite Écossais Philosophique.

Le Rite de Misraïm recrute aussi bien de hautes personnalités aristocratiques, que des bonapartistes et des républicains, parfois des révolutionnaires, Carbonari, comme Pierre Joseph Briot, membre de la société secrète républicaine des Philadelphes, ou bien encore Charles Teste, frère cadet du baron François Teste, lieutenant de Philippe Buonarrotti, le célèbre conspirateur. N’oublions pas le rôle majeur joué par les frères Joly et Gabborria dans l’introduction en France de ce Rite qui fut propagé ensuite en Belgique, en Irlande et en Suisse et plus particulièrement des « arcana arcanorum » qu’ils avaient reçus en 1813 en Italie et qu’ils transmirent en France en 1816. Les Carbonari (les Charbonniers) sont en fait une société politique secrète, formée en Italie, il n’y a pas de hasard ! Elle prônait le libéralisme idéologique. De nombreux étudiants ainsi que des professions libérales, étaient chargés de la gestion et de la propagande. La Charbonnerie, voulait renverser la monarchie, créer une assemblée constituante, obtenir des garanties de liberté et des élections libres, exiger le vote annuel des contributions, l’indépendance de la justice, et bien sûr, instituer la liberté de la presse et des cultes

Revenons en 1803 : les Bedarrides créent en France plusieurs ateliers symboliques et développent le Rite sous la protection du Rite Écossais. En effet, on y compte d’illustres Francs-maçons comme le comte Muraire, Souverain Grand Commandeur du Rite Écossais Ancien Accepté, le duc Decazes, le duc de Saxe-Weimar, le duc de Leceister, le Lieutenant Général baron Teste.

Le 9 avril 1815 se constitue le Suprême Grand Conseil Général des Sages, Grands Maîtres ad-vitam, 90° Degré dans la Vallée de Paris pour diriger l’Ordre Maçonnique de Misraïm en France. Le Rite vécut des tourments : dissolution par la police de la Restauration pour ses caractéristiques foncièrement anticléricales, déistes, spiritualistes, antimonarchistes et plutôt bonapartiste; clandestin dix-huit années, restauré en 1838, dissout de nouveau en 1841, puis sorti de la clandestinité en 1848.

Le Rite de Misraïm s’articule en 90 Degrés, divisés en dix-sept Classes et quatre Séries :
– 1er au 33e Degré : 1re à 6e Classe, 1re Série symboliste.
– 34e à 66e Degré : 7e à 10e Classe, 2e Série philosophique.
– 67e à 77e Degré : 11e à 14e Classe, 3e Série mystique.
– 78e au 90e Degré : 15e à 17e Classe, 4e Série ésotérique ou hermétique (et notamment les 87e au 90e grades constituant les « Arcana Arcanorum » du Régime de Naples).

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